MADEINJUILLET

 

Grandir et aller ailleurs

 

Début juin, nous étions invités à la fin de chantier de deux de nos prochaines Friches : Ronfard et Pionchon. Y était présent du beau monde dont M. Le Maire, qui, lors de l’interview traditionnelle, a concentré son regard sur notre initiative d’une remarque rapportée de la sorte : à la Friche, les artistes grandissent, puis ils vont ailleurs.

Je rejoins M. Le Maire sur un fait : à la Friche, les occupant.e.s inventent un lieu pour essayer, construire, remettre en question, bien souvent par le biais artistique, rarement sans tisser des relations avec les voisins d’ateliers et les espaces parcourus. Le soin de cet écosystème nous fait effectivement grandir.

Quant au fait d’aller ailleurs, par souci de sincérité, je préfère mentionner que ce n’est pas une finalité en soi. Rester ad vitam aeternam à Lamartine n’en est pas une non plus.

Comme tout artiste, dont la carrière demande une faculté exacerbée à la mobilité, les occupant.e.s de la Friche Lamartine sont déjà ici et ailleurs.

Ils cheminent à la Friche longuement, puis plus du tout ; toujours par intermittence ; passionément. Dans le même geste, ils entretiennent d’autres relations et fréquentent d’autres lieux. Ils voguent entre des champs reconnus par la sphère culturelle et d’autres non identifiés, quelquefois sciemment reniés.

La cartographie de ces interactions a souvent été désirée par des lamartinien.ne.s mais la tâche n’est pas simple.

“Tout cela est en mouvement permanent et en constante évolution. Une succession ininterrompue de déséquilibres proliférants. La vie n’avance pas en ligne droite, mais de façon rhizomique – comme les racines de bambous qui poussent toutes à des vitesses et dans des directions différentes.” [1]

Peut-on s’inscrire dans une trajectoire linéaire, calqué sur le modèle de production d’une entreprise d’équipements automobiles de type Faurecia à Caligny (61), lorsque l’on lie sa vie à l’art ?

Après obtention d’un diplôme d’école d’art, on intégrerait un établissement de recherches artistiques de type Friche Lamartine à Lyon (69) pour produire un objet artistique suffisamment aérodynamique pour répondre à la demande du territoire. Puis on irait vendre cet objet à une scène nationale/un centre d’art qui le diffuserait à un public et nous attribuerait une renommée certaine, qui pourrait prendre la forme d’une photographie sur la couverture d’un magasine d’un des dix milliardaires français. Riche de cette renommée – serait-elle rémunératrice ? ouvrirait-elle quelques droits sociaux ? nous apporterait-elle une place dans un réseau de pouvoirs certain ? -, on prendrait sa retraite.

Il arrive aux lamartinien.ne.s de produire des objets aérodynamiques.

Il leur arrive aussi de proposer d’autres objets, intentions et hybridations de pensées, à des personnes qui ne portent pas toujours l’étiquette “public”, dans des lieux de rencontres pas toujours labellisés, avec une reconnaissance qui peut prendre la forme d’une émotion partagée.

Ils n’en sont bien sûr pas moins grands, pas moins artistes, lorsqu’ils s’affranchissent du besoin de validation d’une quelconque autorité sur leur art.

Maud Lechevallier

[1] Un sol commun. Lutter, habiter, penser. M. Schaffner. Collection Le Monde qui vient.

[ Les éditos de MadeInLamartine sont chaque fois rédigés par des plumes différentes, ce sont des interprétations subjectives d’usagers de la Friche Lamartine. ]