MADE IN JUILLET

C’est la reprise ! Cela flotte dans l’air, comme un drôle de parfum ! Oui, c’est la reprise ! C’est évident voyez-vous, car la reprise se constate partout. On peut la voir, la sentir, et surtout on peut l’entendre ! Et se l’entendre dire. Surtout se l’entendre dire.

C’est fini ! Il n’y a plus de place pour les atermoiements, plus de place pour le doute, plus de place pour les hésitations, plus de place pour les questions. Il faut reprendre Mesdames, Messieurs. À tout prix ! Alors à vos marques ! Prêt·e·s ? On reprend ! Mais quoi au juste ? Reprend-on son activité ? Depuis tout ce temps, est-ce bien la même qu’avant ? Vraiment ? Et puis pour quoi faire ? Depuis tout ce temps, est-on bien sûr·e de ce que l’on fait ? Vraiment ? Et puis pour aller où finalement ? Ensembles ? Seul·e·s ? Depuis tout ce temps on ne sait plus vraiment ? Si ? Vraiment, ce serait dommage qu’on apparente cette reprise à une course de poulets sans têtes non ? Rooo ! Comme on y va ! Des poulets ! Absurde ! Mais baste ! On a dit plus de questions ! Plus aucune, du tout !

C’était trop éprouvant toutes ces questions ! Ça ne fait que du malheur. N’en jetez plus ! Trop de question tue la question, c’est bien connu ! Et celles et ceux qui en posent encore, malgré la reprise, seraient bien inspiré·e·s d’arrêter prestement et de se mettre sur la ligne.

Qu’on nous laisse simplement reprendre, merci bien ! Et le plus vite sera le mieux.

Parce qu’on connaît bien la musique, voyez-vous ! Il y a celles et ceux qui reprennent et celles et ceux qui rechignent, qui arrivent en retard ou qui ne sont pas là. Or la musique, si on la connaît bien, alors on n’hésite plus et on commence en même temps ! Et à la barre de reprise, on reprend ! Quoi qu’il en coûte ! Le public est là, n’est-ce pas ? N’est-ce pas ? Pourtant il fait beau. Derrière ce parfum de reprise, perçoit-on celui du monoï ? Trop tard pour se poser la question ! On reprend ! Le même couplet, le même refrain, dans une même chanson, pourvu qu’elle soit entraînante, c’est ce que veut le public non ? Bien sûr que c’est précisément ça qu’il veut le public ! On a trop attendu, et on l’a trop fait attendre ! Vraiment trop ! Bien plus que quatre minutes trente-trois secondes de silence en tout cas. C’était long, mais long ! On n’aime pas le silence, mais alors pas du tout. Trop de silence, ça gène. Et puis même quand on essaie de faire silence, il y en a toujours un ou une pour tousser. Il paraît qu’en situation de silence, tousser, c’est un moyen de se rassurer, de se rappeler par un acte concret, et peu sanitaire, qu’on existe. Voilà qui prouve que le silence pose problème ! Et les problèmes c’est des questions à n’en plus finir ! Et ça voyez-vous on a dit baste ! Parce qu’à force on craque ! Voilà c’est dit ! On craque ! Et après ça on explose. On est éparpillé·e·s ! N’importe comment ! C’est le foutoir ! On ne comprend plus rien ! Bon sang il y en a de partout ! Haaa c’est dégueulasse ! Comment peut-on se répandre ainsi ? Mais quelle indécence ! Mais quel spectacle Mesdames Messieurs ! Et il en est pour applaudir. Ha ça ! Il y en a toujours ! Désolant. Pourtant, faut bien faire quelque chose de tous ces morceaux épars. On ne peut pas se laisser aller ainsi. Faut bien rassembler comme on peut ces bouts de rien, ces fragments de quelque part, ces portions d’avant. Comment être présentable sinon ? Comment se donner les moyens d’apparaître si tout est déchiré, si les mailles se séparent, si le fil tombe en poussière, si les coutures lâchent ? Et puis, si on a perdu la vue d’ensemble, qu’on ne sait plus ce qui était bien ajusté, qui allait avec qui, et pourquoi ; comment rassembler les morceaux ? Est-ce beau une courtepointe ? Oui ? Lorsque c’est bien fait alors ! Baste les questions ! Baste !

Un silence. Un vrai. Et puis…

En vérité nous voilà toutes et tous des Arlequins. Mais avant de reprendre…peut-être devrions-nous prendre le temps…de faire la reprise…de nos costumes…cette fois-ci.

Louis-Antoine Fort / Cie Augustine Turpaux