MADEINFEVRIER

La main à plume…

– Nouveau coup dur pour les éleveurs de canard du sud-ouest !

C’est le sujet à la Une du journal de tf1 à la fin duquel un 4′ sur les friches artistiques en a consacré 2 – Gloria in excelsis Deo ! –  à la friche Lamartine (zyeutez ici, https://www.facebook.com/StreetArtInHautBugey/videos/735366093306147/ ). Entre 31’07 et 35’25, il est la place qu’occupait le  “sujet de terroir” la dernière fois que j’ai regardé le JT de tf1 ! C’était jadis, sous Chirac et Bouygues, la grande époque de la vache photogénique, du béton, de l’insécurité et de l’assemblage pas cher des portables en prison ! Mais on arrête pas le progrès médiatique ! Aujourd’hui, le sujet de terroir est passé à la une ! les Canards du Sud-Ouest ! Ouais, ça change, ça change ! dans dix, vingt ans, sûr, ce sera notre tour !

D’ailleurs, je m’y voyais déjà : sur le coup, j’ai crû que c’était de nous qu’on parlait ! Empathie entre espèces ? Sympathy for the Volatil ? Désir inavoué d’enfin faire la une du JT ? Je ne sais pas… De plume, je n’en ai qu’une – pour t’entretenir, cher lecteur, et pourtant, vois-tu, à part la problématique du duvet, nous ferions, il me semble, d’assez bon canards ! Artiste qu’habite une passion dévorante, ne te dédies-tu corps et âme à la tâche, dans l’espoir secret d’accomplir de grandes choses ? n’as-tu secrètement sacrifié sur l’autel d’une vocation qui est en même temps un destin et une malédiction ton corps et ton âme, et donc le foie aussi ?  Vilain petit canard, ton foie gras prométhéen disparaît chaque soir, dévoré par l’ambition, et repousse chaque matin ! Authentique produit culturel de terroir ! N’engraisses-tu pas sous l’oeil attentif de ta bienfaitrice, la puissance publique ? Tu pourrais demander ton AOC ! Qu’attends-tu d’ailleurs, vilain petit canard ? Les Canards du Sud-Ouest, ça fait un putain de nom de band de rock’n’rolI !

Voilà ! Lecteur, tu trouves que j’exagère !  A 600 dans 3000m2, c’est vrai qu’on a encore de la marge avant l’élevage en batterie… et notre alimentation est saine et diversifiée…  bon pied, bon oeil, la basse-cour ! Tout est dans le grain ! Je te l’accorde… on serait plutôt poulets de Bresse, élevés au maïs, ou vaches charolaises, l’oeil vide fixé sur l’abattoir !  Mais moi, j’ai l’âme volatile ! Gavez-moi ! Plumez-moi ! Tant pis pour la cirrhose, pourvu que j’ai ma dose ! Et puis qu’importe, mon pote, cette une, je la kiffe ! Nouveau coup dur pour les éleveurs de canard du sud-ouest ! C’est de la poésie pure !

Il convient d’ailleurs de rendre aux véritables héros de cette histoire l’honneur qu’il mérite, eux qui toujours dans l’ombre triment pour ta gloire, eux qui t’ont élevé au plus haut de toi-même, eux les éleveurs, qui toujours restent dans l’ombre, tandis que nous nous épanouissons à la lumière de l’assiette ! eux qui nous élèvent, tandis qu’à leur tour ils tombent, victimes d’un “coup dur” !

Mince ! nous, quand on est en bonne santé, on nous bourre d’antibiotiques, et quand on est malades, on nous crève ! 250000 d’un coup ! et basta ! Autant de soulagés ! Tous au paradis des Donald Duck ! Guéris de cette existence absurde et douloureuse ! Mais tandis que nous mourons au faîte de la gloire, dans l’accomplissement noble d’un but supérieur et qui nous dépasse, ceux qui nous ont élevés – élever, n’est-ce pas cela, le sens profond du mot “culture” ? – élevés au statut de martyrs, ceux-là qui, par la faute d’une maladie malvenue, ont tout perdu de leurs espoirs de fortune, Perrettes nombreuses et ruinées au petit pot de lait avarié, que deviennent-elles ? Que deviennent-elles, nos bienfaitrices esseulées, après notre départ ?

Mais revenons à nos moutons : à la 31ème minute  du journal de Tf1, le sujet sur les friches débute :

” – Des quartiers de Brooklyn, à New York à certaines zones de Berlin Est, des quartiers qui ont parfaitement réussi leur reconversion. En France, c’est un mouvement plus récent (…) qui attirent des entrepreneurs… mais aussi des artistes ! ”

Putain, les mecs, je me sentais plus canard du sud-ouest ! La domestication, dans la culture, ça a du bon – mais c’est un dur métier ! Fermier, quand tu as vaincu la peste et le choléra, bacilles malvenues d’avoir profité de la concentration des bêtes dans la ferme pour évoluer malignement, quand tu as vaincu le renard voleur de poules et l’herbe folle qui pousse de travers et salope ton champs, éradiqué le mildiou et la cochenille jaune, quand de cette Nature envahissante, et désordonnée, tu as su extraire, par la tonte, le gavage, l’abattage et le désherbage, un sens, un ordre, un pli – pli blond du rang de blé qui ploie sous le peigne laboureur – fermier, non seulement tu le cultives, mais tu l’éduques, ce bon peuple des prés qui toujours s’oublie dans le plaisir vague de l’étendue et de l’enfouissement ! Et quand l’heure de ton repos et de ta récompense arrive, éleveur, éleveur, quand arrive enfin la fin de ton effort et que tu t’apprêtes à recueillir le fruit de ton labeur – le foie gras du canard, de l’esturgeon le caviar – crève-coeur ! Voilà que l’animal te rejette : d’un coup de queue, il te fouette, de la pointe de son bec, il te mord et il s’enfuirait le bougre, s’il le pouvait, te laissant sans rien de plus comme bénéfice que le souvenir de sa présence ! Ingrat ! Pas même son foie à te mettre sous la dent !

Du côté des canards, qui sont, ma foi, aussi des entrepreneurs, bien que malgré tout des artistes, ça se débat ! A la 35è minute, un volatile s’échappe de la mêlée et frappe du bec ! le bougre… un bon coup dans le tibia de l’éleveur, pourtant bonne pâte : “Le pouvoir, il ne nous est pas conféré, on l’acquiert ! ”

Mais à peine le volatile s’élance sur ce dernier point d’exclamation que sur le cou du plumitif encore tendu en l’air, paf ! la hache du monteur s’abat et retombe l’élan révolutionnaire :

“…en attendant de nouvelles affectations, l’occupation temporaire et encadrée de ces sites abandonnés par l’industrie peut s’avérer une solution.”

Aïe ! Temporaire et encadrée ! Une solution pour qui ? On dirait qu’on est revenu au sujet sur les canards ! Nuance pourtant, dans une variante écolo de son discours sur l’émergence, l’éleveur se mue en agriculteur et le frichard en céréales : “j’ai vraiment la préoccupation de créer pour ces jeunes pousses en devenir des lieux de travail”, nous confie-t-il, d’un ton badin. Elle se fait du cheveux gris, la jeune pousse, quand je regarde dans mon miroir le matin, les amis !

Dans la Pravda, le Parti ne résistait pas à étaler au grand jour sa Nature, ses travers, son humeur du moment. Le Narcisse du pouvoir s’y étalait complaisamment, en long et en large, pour le plaisir des yeux du lecteur esbaudi.

lol

Je bats de l’aile, les oiseaux, il est temps que j’abandonne la plume !

De Donald, à la basse-cour : le dernier mot toujours revient à Arthur.

“J’ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue. — Quel siècle à mains ! — Je n’aurai jamais ma main. Après, la domesticité mène trop loin. L’honnêteté de la mendicité me navre. Les criminels dégoûtent comme des châtrés : moi, je suis intact, et ça m’est égal.

Mais ! qui a fait ma langue perfide tellement qu’elle ait guidé et sauvegardé jusqu’ici ma paresse ?”

Arthur Rimbaud, Mauvais Sang

Jules Desgoutte